Des notes ? Pourquoi pas, mais pas de fausses notes !

Ceci est ma contribution de la semaine aux Vendredis Intellos de Mme Déjantée.

Il y a quelques mois, j’ai eu un débat houleux avec une copine au sujet des notes à l’école primaire. Je m’extasiais (naïvement ?) devant cette école en Belgique qui ne donnait pas de notes à ses élèves, réduisant ainsi de manière significative le stress qu’ils avaient éprouvé auparavant dans un cursus plus traditionnel. J’avais vu un reportage sur cet endroit où les enfants étaient heureux d’être à l’école, de ne plus être sanctionnés à cause des erreurs qu’ils faisaient. Je n’étais pas forcément contre la suppression totale des notes mais pour quelque chose de différent. Cette copine est montée sur ses grands chevaux en me disant que c’était vraiment du n’importe quoi et qu’on ne les préparait pas à leur vie professionnelle où ils seraient notés, jugés… Elle m’a fait remarquer qu’elle me comprenait d’autant moins que j’avais eu des bonnes notes à l’école, donc de quoi je me plaignais ?

C’est vrai, de quoi je me mêle?

71% des élèves sont régulièrement « sujets à l’irritabilité ».

63% souffrent de nervosité.

Un sur quatre a mal au ventre ou à la tête une fois par semaine.

40% se plaignent d’insomnies fréquentes. 1

Ces chiffres sont présents sur la quatrième de couverture de l’essai « On achève bien les écoliers » de Peter Gumbel publié chez Grasset en 2010. Ce journaliste anglophone est connu pour ses critiques impitoyables sur le système éducatif français de ces trente dernières années. Qui est-il pour autant critiquer ? Il est père de deux filles scolarisées en France.

Crédit photo : www.librairiedialogues.fr

Autant je n’apprécie pas ses comparaisons entre la France et d’autres pays en se basant sur un rapport de l’OCDE, autant, je trouve qu’il sait piquer là où ça fait mal :

Si le redoublement est une maladie, le système français de notation, lui, peut tuer. C’est une véritable plaie qui exerce des effets nuisibles sur le moral, la confiance en soi et les performances des élèves. 2

Je crains qu’il ne s’agisse pas là d’une spécificité française dans la mesure où beaucoup de pays ont adopté ce modèle. Oui, car la France a longtemps été pionnière dans le domaine de l’enseignement.

Or, on se retrouve en plein paradoxe, car s’il y a bien un domaine éducatif dans lequel la France est à la fois un pionnier remarquable et aujourd’hui leader dans le monde, c’est celui de la docimologie – la tentative de construire une parole scientifique portant sur les épreuves et les examens3.

Un terme pas nouveau puisqu’il a été inventé par Henri Piéron, du Collège de France, dans les années 1920 :

Piéron croyait en la nécessité d’adapter l’éducation aux besoins individuels des élèves […] et considérait que les préoccupations de la France vis-à-vis de la réussite aux examens et aux concours étaient « le principal obstacle à la généralisation de méthodes d’enseignement assouplies »4.

Quel rapport avec les notes ?

Piéron et ses confrères Henri Laugier et Dagmar Weinberg démontrèrent à quel point le système de notation était discutable ou subjectif.

Comment cela ? En donnant des copies anonymes à corriger à trois professeurs de faculté des sciences. Le premier ne les corrigea qu’une fois, le deuxième une seconde fois 10 mois après et le troisième 3 ans après. Les résultats parlent d’eux-mêmes :

Dans 30 cas sur 37, les notes changèrent radicalement […] La moitié des admis initiaux auraient été refusés après cette seconde correction et la moitié des refusés initiaux auraient été admis. 5

Peter Gumbel est allé plus loin en évoquant les travaux de Jean-Jacques Bonniol et ses collègues en 1972 qui sont dans le même esprit que ceux de Rosenthal et Jacobson (le fameux effet Pygmalion). Leur démarche a été de donner des copies à deux groupes d’enseignants. Ils ont fait croire aux uns que les copies avaient été rédigées par de très bons élèves et aux autres qu’elles avaient été rédigées par des élèves ayant un niveau faible. Le résultat est aussi stupéfiant que celui de l’effet Pygmalion:

La moyenne des élèves supposés forts fut de 11,16. Pour ceux supposés faibles, elle ne fut que de 9,65 –même si la copie était exactement la même. Etant donné que 10 représente le seuil critique, l’écart est la différence entre succès et échec.  6

Certains diront que c’est rare, que ce n’est pas une expérimentation par-ci par-là qui va justifier une modification du système de notation. Mais il faut bien avouer que les notes ne sont pas toujours un outil d’évaluation mais de sélection, surtout au lycée. Ces notes sont indispensables pour les dossiers d’études supérieures.

Peter Gumbel partage avec nous les résultats d’un rapport de l’Inspection générale de l’Education Nationale et de la Recherche de 2005 :

Il (ndlr : le rapport) soutient que le système de notation ne fait tout simplement pas son travail : offrir de la visibilité sur les acquis réels des élèves […] Les inspecteurs dénoncent aussi la tyrannie de la note […]

En effet, le trait principal du système français ressemble à une distribution de type gaussien. Les notes sont censées former une très jolie courbe en cloche, avec une majorité d’élèves groupés au centre.

[…] Le problème avec ce système, c’est qu’il requiert des notes faibles pour pouvoir fonctionner. » 7

Peter Gumbel n’est donc pas le seul à dénoncer ce système de notation. Il évoque d’ailleurs l’ouvrage « La Constante macabre » d’André Antibi, professeur d’université Paul Sabatier à Toulouse qui confesse avoir eu « peur » de donner trop de bonnes notes et ne pas être « dans la norme » :

« […] et j’espérais rencontrer d’autres copies du même type (ndlr : mauvaise copie) pour pouvoir « être dans les normes ».8

Dans son essai, Peter Gumbel ne se contente pas de critiquer, il essaie de proposer des solutions, même si il avoue que c’est un véritable casse-tête mais qu’il n’est heureusement pas le seul à s’y coller. Plusieurs enseignants de son entourage avouent ne pas savoir ce que l’on attend d’eux exactement. Pour certains, un 12 pourraient être une bonne note, pour d’autres, ce n’est pas satisfaisant.

L’auteur propose, par exemple, une notation comme celle aux Etats-Unis (de A à F) bien que la tentative d’Edgar Faure en 1969 ait échoué.

Dans cet ouvrage qui ne se limite pas aux notes, Peter Gumbel nous pousse à réfléchir sur d’autres sujets intéressants que j’évoquerai dans un prochain article.

J‘ai peut-être moi-même subi un petit effet Pygmalion (à l’envers?). Mon collège a fait une expérimentation sans doute involontaire. La classe dans laquelle j‘étais en 4ème contenait soi-disant beaucoup d’élèves ayant un « niveau faible ». C’est ce qui se disait dans mon collège ! Cette classe était en fait composée de beaucoup d’élèves qui avaient redoublé leur 5ème (la quasi totalité des anciens redoublants pour être exacte) et d’autres élèves de niveaux variés dont je faisais partie. Dès le début de l’année, alors que j’avais eu l’habitude d’avoir de très bonnes notes, j’ai découvert la gifle que faisait un 06/20 à une rédaction. Pourtant, j’étais sure de moi. Il s’agissait exactement du même sujet de rédaction que celui que j’avais eu en fin de 5ème et le contenu de ma copie était presque identique. J’avais eu un 16/20 quelques mois plus tôt (dans ma classe de bons élèves) et là, on me donnait 10 points de moins. Les notes de mes camarades étaient aussi basses. Idem dans les autres matières, même en mathématiques où le professeur avait découvert l’art sadique d’humilier les élèves au tableau…Ce qui m’a sauvé – outre le fait de ne pas être seule dans cette galère – a été le fait d’avoir un professeur de sciences naturelles, un peu fou, qui nous donnait toujours des notes justes, jamais contestées. Les choses sont presque rentrées dans l’ordre, comme par magie, après le premier conseil de classes. Sans doute avait-on informé les professeurs des disparités de niveaux. Ou peut-être était-ce le fruit de mon imagination….avec l’adolescence, on ne sait jamais…

Comment peut-on encore croire aujourd’hui qu’une note est objective, à part peut-être celle des QCM ?

Toujours est-il qu’il faut parfois oublier les notes pour s’intéresser à l’essentiel : l’épanouissement personnel de nos enfants.

Je dédie cet article à cette copine qui trouve que les notes sont indispensables et très bien ainsi, à ma prof de maths de 1ère S qui pensait qu’une moyenne générale de la classe de 08/20 était correcte, à ce prof de sciences nat de 4ème qui dans sa folie est sorti des normes cette année-là, à mon prof de biologie de 1èreS qui m’a soutenue devant les autres professeurs en leur affirmant que non, je ne voulais pas faire une Terminale C malgré mes très bonnes notes en math et en physique mais bien une Terminale D, que c’était mon choix et qu’il fallait le respecter. Je dédie cet article à mon mentor, mon professeur à l’UPMC et à l’ENSG qui n’a jamais eu peur de donner un 18/20 à une excellente copie et qui a compris et transmis le pouvoir magique des encouragements.

 Références:

1,2,3,4,5,6,7 GUMBEL Peter, On achève bien les écoliers, Grasset 2010 p57,58,59,60

8 GANTIBI André, La Constante macabre, Nathan, 2003 ;  source : GUMBEL Peter, On achève bien les écoliers, Grasset 2010 p62

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